« Main à la pâte » autour de Via Kanana / G. Maqoma - Via Katlehong

Cet article est le récit d’une soirée « Main à la pâte  » menée au théâtre ONYX, rédigé sous la forme d’une critique journalistique.

Main à la pâte est un dispositif participatif dans lequel le spectateur est amené à mettre la main à la pâte et se représenter le spectacle à venir, à partir des matériaux proposés pouvant faire office de décors et de personnages. Chaque tentative est traduite en photographie, restituée sur place. En fin d’expérience, les spectateurs mettent en récit leur production.

ONYX, le 19 décembre 2017.

« Il faut rire de tout », proposait Desproges. « C’est extrêmement important. C’est la seule façon humaine de friser la lucidité sans tomber dedans » (même quand il s’agit de la vénérable action culturelle et du travail en direction du public dans les arts du spectacle).

Donc, à l’ONYX, pour friser la lucidité de l’action culturelle, sans tomber dedans, le public est invité à prédire.

Raconter ce que l’on n’a pas vu, certains auteurs s’y sont déjà essayés, avec pas mal de réussite. Le plus fameux : un auteur américain, sept tomes sur l’État de l’Alabama, sans y être jamais allé, en Alabama. Mais les auteurs ne sont pas les seuls à évoluer dans la sphère prédictive. Nous avons tous fait l’expérience de la prédiction, par exemple avant un voyage en Espagne : les films de Pedro Almodóvar, la littérature de Gabriel García Márquez ou les simples récits de voyages en terre hispanique de nos proches sont, pour les primo-voyageurs, autant de matière à prédictabilité.

Ici, nous ne sommes ni en Alabama ni en Espagne. Nous sommes à l’ONYX, à Saint-Herblain, au centre de la plus grande zone commerciale de l’Ouest de la France. Ici, face à IKEA, Leclerc, Boulanger, Apple Store, Décatlon et compagnie, on coache le spectateur. En guise de coaching, on l’échauffe avant qu’il n’assiste au spectacle. On lui propose, par exemple, de scénographier son spectacle imaginaire dans une boîte à chaussures. Oh, bien sûr, ça ne se fait pas en deux coups de cuillère à pot ! On lui donne du grain à moudre, au spectateur. On commence par l’immerger dans une boucle sonore de Via Kanana. Quelque chose d’évocateur. Quelque chose comme ça. Une bande son qui invite à sortir ses mains du fonctionnel (manger, conduire, faire la vaisselle, passer la serpillière, se gratter le nez) pour faire appel à ses imaginaires à l’aide d’un bric-à-brac mis à sa disposition : glaise, pigment, colle, papier, bout de plastique, ficelle, bambous, crayons de couleurs, Playmobil, figurine en plâtre, agraffeuse, gouache, et boîte à chaussures.

Du son, du bric-à-brac, de l’espace clos, une heure devant soi et c’est parti mon kiki.

Les spectateurs pitrouilleront la glaise ou autres matières. Avec rien, ils feront.

Faire d’abord,
parler,
ensuite.

« Espace étendu. Ambiance lumineuse. Fluide. Grand déplacement des danseurs, plutôt en mode course, avec des tâches à faire en commun. Autour, des matériaux naturels, un coté nature symbolisé par la présence d’une vache. Devant cette scène, je m’imaginais plutôt en spectateur-immergé. »

« Quelque chose de très léger. Relaxant. Paysage Sec. Aride. Qui me fait penser à l’Afrique. Terre glaise, sable, fil rafiat, branche sèche. De l’eau, avec un petit peu d’encre bleu. Des personnages qui y font trempette. Comme une scène. Ils discutent. En face à face. Devant cette scène je m’imaginais plutôt en spectateur-passif [en apparence]. »

« J’avais l’idée d’un Playmobil pour représenter le lisse. Du lisse qui contraste avec la terre. Un aspect propre et un aspect sale. Les grandes villes internationales d’Afrique du Sud, avec des immeubles (que j’imagine chicos) côtoyant les quartiers des townships, où le bricolage règne en maître. Une scénographie ouverte sur l’infini du crépuscule, tel le théâtre de Bussang de Maurice Pottecher qui ouvre le mur du fond sur la montagne. »

Le plus étrange, dans cette blague de la prédiction, c’est la concentration aiguë des protagonistes. Nous sommes ici en présence d’experts de la haute précision.

Pour des amateurs, c’est pas mal. On ne voit pas forcément le résultat fini. Le truc peut être raté, on n’en a que faire : ce qui compte c’est la densité du moment, la grande précision que met chacun dans ses gestes. L’occasion, en peu de temps, de vivre l’urgence de la création et l’intensité que cela produit.

Et puis il y a la danse des mains. Des mains qui entremêlent les fils, les fils qui entremêlent les mains, les mains qui cherchent, les mains qui trouvent, les jeux de main jeux de vilain, les mains adroites, les mains gauches, les mains expertes, les mains tremblantes,
les mains à la pâte.

Pour Le Dico du spectateur,
Joël Kérouanton

Sur une proposition de Joël Kérouanton, « coaching du spectateur » / Saint-Herblain - ONYX mardi 19 décembre 2017. Dispositif participatif « Main à la pâte ». Avec : Joël Kérouanton - Catherine Musseau - Ollivier Moreels - Virginie Le Priol - Théa Terrien - les spectateurs de l’ONYX, Via Katlehong & Gregory Maqoma et les élèves de la classe Prépa, École des beaux arts de Nantes/Saint-Nazaire.
Entraînés ou non, aucun des joueurs présents n’avaient vu le spectacle (S)acre.
Photos © Ollivier Moreels & Théa Terrien
Première mis en ligne le 03 janvier 2018 et dernière modication le 14 mai 2018.