« Critique du spectateur » autour de ASSIS / Cédric Cherdel - asso Uncanny

Dans le cadre du projet « DANSECRITURE ».

Cet article est le récit d’une après-midi « Critique du spectateur » menée au théâtre ONYX, rédigé sous la forme d’une critique journalistique.

Critique du spectateur propose à un groupe de spectateurs volontaires de venir recueillir les impressions du public à la suite d’une représentation. La collecte se déroule dans des « stands » installés le plus souvent dans le hall d’accueil d’un lieu culturel. L’expérience donne lieu à une création littéraire alimentant Le Dico du Spectateur.

ONYX, 27 janvier 2018.

C’est à un évènement peu commun que l’ONYX nous a conviés, à la suite du spectacle ASSIS, chorégraphié par Cédric Cherdel. Le plus souvent brouhaha, les conversations des spectateurs ont pu trouver forme lors d’une collecte d’impressions, dans le hall du théâtre.

La réception s’est avérée plurielle et drôle. Nous avons entendu un spectateur résumer ASSIS par « des Biomen pastel, mis en ridicule par leur égo, leur fierté et leur rapport aux autres ; une esthétique année 1980, tendre et simesque à la fois ». Autre formule qui a marqué les esprits : « Une tribu de p’tit crados en pyjama assis. » Ou encore : « C’est l’histoire de cinq danseurs en pyjama qui se mettent peu à peu debout, au fur et à mesure que le jour se lève ».

Mais ASSIS s’est avéré avant tout l’histoire d’une communauté de gestes. Des gestes peu communs, puisque l’essentiel de l’expressivité se situait au niveau visage. Comme si chacun des visages dansait. Cette communauté apparaissait souvent, pour les spectateurs, un peu étrange, « parce qu’à la fois très différente et très proche de ce qu’on connaît » dira une femme, cheveux grisonnants et toute pimpante, troublée par cette intranquille étrangeté. « Étrange, parce qu’on n’a rien à voir avec eux, et en même temps, c’est nous ; d’autant que chaque personnage parle avec le public : avec une courbette, un signe de la main. Le danseur devient presque quelqu’un de la famille. C’est très Gallotta à ses débuts. »

La scénographie de ASSIS se présente sous forme d’un gigantesque tabouret de bar avec dossier. Avec ASSIS, même le sol est assis. Sa couleur blanc immaculé ne propose pas de limite entre le proche et le lointain, invitant le spectateur, dans une ambiance immersive, à se perdre dans une troisième dimension.

Perdu, le spectateur l’était parfois. Égaré « par cet effet de monotomie à certains moments. Impression de répétition et de longueur ». Quand ce n’était pas tout simplement de la colère, comme ce quadragénaire bardé de piercing : « Ah non, ils nous ont encore fait le coup des costumes en couleurs ! » Avec la sensation d’être devant un spectacle Benetton. Un autre spectateur, trentenaire décontracté, plus modéré dans sa critique, affirmait que les coloris des costumes n’étaient pas justes par rapport au teint de la peau, « d’autant que ce genre de costumes, ça glisse et c’est pas beau : ça fait effet pyjama ». Les costumes, sujet clivant de ASSIS ? Peut-être. Un ami du trentenaire a montré, quant à lui, son enthousiasme, voire son euphorie : « Les costumes de ASSIS ? C’est très frais, très printanier. Très Frères Jacques. Ce spectacle, c’est une orfèvrerie. Un bijou ». ASSIS, une pièce puissante, parce qu’ambigue, dans le sens où elle induit des interprétations multiples ?

Avec ce « portrait de l’éveil social de l’être aujourd’hui », ASSIS produit de la pensée en développant un propos autour de l’entraide, sous fond de rivalité naissante entre les êtres, jusqu’au dictat d’une personne et à l’épuisement des autres. « Tout le mde se pouse » (Tout le monde se pousse) écrira une enfant de sept ans, racontant ASSIS à sa façon, avant de conclure : « C’est un peu énervé comme spectacle ».

Des primates, à qui ne manque que la parole, le seraient à moins. Ces hommes-singes, qui font vœus de silence, s’essaient à faire mini-société, passant de la position dorsale (les quatre fers en l’air) à une position assise, semi-assise puis semi-debout.

ASSIS présente donc une évolution de l’homme au sens de Darwin, dans une forme humoristique, avec un plaisir évident à danser, sans toutefois tomber dans le performatif : « Sur scène, on est habitué à voir des performeurs. Mais dans ASSIS, la performance n’est pas sur le plan de la technicité (le grand écart, les grands sauts, les envols), la performance est dans l’art de la maladresse. L’aspect maladroit donne de l’humanité. Et de l’humour. » Un humour contagieux, puisqu’à la toute fin de cette collecte d’impressions, un spectateur s’est exclamé « Ah ben zut, y a que les spectateurs qui sont restés assis ! ».

« Comment transmettre maintenant cette pièce ? Est-ce que ASSIS peut devenir pièce de répertoire ? » Deux questions majeures posées par une professionnelle de la danse présente ce jour, emballée par la communauté d’interprètes que forment les danseurs, dans une « même corporoeité, un même imaginaire ». Deux questions qui, nous espérons, trouveront réponse prochainement, pour le plus grand plaisir des spectateurs herbelinois.

Pour Le Dico du spectateur,
Joël Kérouanton
Photos © Théa Terrien
Première mis en ligne le 03 janvier 2018 et dernière modication le 14 mai 2018.