L'art des pipelettes

Nantes, mars 2017.
Théâtre universitaire de Nantes

Le studio d’un Théâtre, c’est comme dans la vie : les rapports sociaux sont omniprésents. Même sous couvert d’art, ça fritte. Faudrait être un bisounours pour penser le contraire. Alors après, ça ne fritte pas pareil partout. Tout dépend du metteur en scène et de son propos. Car le propos impacte sur les rapports sociaux entre les protagonistes. C’est ça que le [spectateur-des-répèt] aime observer. Comment les rapports sociaux se gèrent au sein d’une équipe à l’oeuvre, réunie pour faire oeuvre (donc société).

Ici, le propos c’est l’assise. Les rapports de domination produits par l’assise. On ne pourra pas dire que le chorégraphe a abusé de son assise de directeur artistique. C’était plutôt ambiance auto-gestion. Autogestion jusqu’au modalité de réflexion sur l’enjeu de la pièce, les choses à revoir, les gestes à préciser. On pourrait appeler ça une « autogestion réflexive ». Après chaque séquence dansée, fallait que ça cause, que ça débriefe. De vrais piplettes, ces danseurs : « Ce qui me fatigue c’est courir », « Moi y a des moments où j’ai envie de crier », « Moi c’est plaisant », « Ben moi pas trop, ce n’est pas vraiment un état familier, cette course semi-assis », « Là ça me fait mal car quand t’es assis en roi tu mets ton os sur mon muscle ».

Quand je demandais au chorégraphe un temps d’entretien autour des enjeux de ASSIS – j’avais la délicatesse de lui proposer cela après qu’il se soit entretenue avec les danseurs – il me disait qu’il était dispo tout de suite, sur le champ, en ajoutant : « De toute façon, là, c’est pas la peine, ils causent entre eux, ils n’ont pas besoin de moi », me disait-il mi-dépité mi-amusé, comme s’il en avait tiré son parti, comme s’il trouvait ça amusant et même surprenant, non pas qu’il s’en offusquait, ce n’était pas vraiment ça, il s’en amusait, faisait avec, ça devenait sa méthode de direction artistique : organiser le moment dansé, regarder et laisser parler. Et viendra bien un moment où ils se poseront, les danseurs, un moment où leur oreille se brancheront sur le mode « écoute » et LE chorégraphe prendra les reines de cette joyeuse cacophonie. Je dis ça pour me rassurer, car les codes classiques veulent qu’une fois la danse réalisée, le chorégraphe donne ses directives. Ben non, pas toujours, y a pas de règles en la matière, les règles s’inventent en situation, et la situation impose que tout ça se fasse dans la bonne humeur, en autogestion, sans pression. Le vainqueur, ici, autour de ASSIS, le vainqueur c’est la situation.

La deadline approchait et le chorégraphe comptait les jours avant la création. « Sans pression », ce serait plutôt sans pression hiérarchique, sans que l’assise de la fonction du chorégraphe prennent le dessus sur l’assise des danseurs semi-assis. A ce jeu-là, celui qui est assis part toujours avec un avantage sur le semi-assis ou debout. Le chorégraphe avait bien conscience de cela, c’est sans doute pour ces raisons qu’il laissait causer après chaque séquence dansée, lui assis savait bien que eux semi-assis étaient en position de domination (sans eux le spectacle ne serait pas spectacle), le chorégraphe lâchait du lest, signifiait en quelque sorte sa volonté d’égaliser les rapports sociaux, rien que ça, son lâcher prise n’étaient pas rien, c’était un geste symbolique fort, une révolution, un pas vers l’égalité des intelligence entre les hommes qu’il vérifiait constamment. Je soupçonnais le chorégraphe, à travers cette histoire d’assise, de développer un propos politique on ne peut plus subversif. Mais de cela, je n’en saurais jamais rien. Entre deux vapotages – il avait cesser de fumer de la vraie cigarette – il aimait parler de tout et de rien, pas spécialement de danse et ça m’allait bien.

Pour le Dico du spectateur,
JK.