Assis sur son train

Nantes, avril 2017.
La Fabrique - ancien Olympique

La Fabrique. Photo réalisée en position semi-assis.

Dans le train du retour, j’étais épuisé par ma journée en studio – les danseurs m’avaient une nouvelle fois imposé une heure de semi-assise dans la journée, fallait que je sente de l’intérieur ce qu’eux vivait dans leur danse me disaient-ils, pas le tout d’écrire fallait donner un peu de son corps, l’éprouver à la situation, je ne pouvais pas m’en sortir comme ça en tapotant du clavier, j’allais voir ce que j’allais voir.

Le premier jour je n’ai pas tenu quinze minutes dans la position semi-assise. Je n’étais décidément pas à la hauteur. Qu’allais-je arguer ? Un corps défaillant ? Un genoux bloqué ? L’inconfort ? L’impossibilité d’écrire ainsi, dans cette position semi-absurde qui me ferait semi-écrire un semi-livre ? Ils m’avaient fait comprendre, les danseurs, qu’il en allait d’une éthique commune : j’éprouverais le « marcher-assis » ou je n’écrirais pas sur leur spectacle ASSIS. Et si je n’étais pas content je pouvais aller m’asseoir ailleurs.

Je m’étais résolu à apprendre cette marche de l’assise, enfin ce n’était pas de l’apprentissage, plutôt de l’entraînement : faire, refaire, défaire, faire, refaire, défaire jusqu’à ce que semi-assise s’en suive. J’eu l’idée d’explorer cette étrange position lors de mes voyages quotidien en train. J’avais aussi envie de faire partie de ce peuple qui marche assis. De toute façon fallait pas beaucoup que je me force, les TER Nantes-Saint-Nazaire étaient blindés de gens assis-debout, plutôt debout, qui se jouaient des coudes pour maintenir leur assise correctement. Aux heures de pointes on se croyait en région parisienne au coeur du RER A.

Pour m’aider à travailler ma position semi-assise, je m’amusais à prendre mon TER au dernier moment, j’entrais à toute berzingue dans la voiture, le corps suant — cette transpiration n’était-elle pas un beau clin d’oeil aux danseurs ? Limite si les voyageurs me laissaient une petite place, j’usais de « pardon », de « merci », de « désolé », de « excusez-moi », avant que je ne trouve une plateforme libre. Enfin, je pliais les genoux, bombais le torse et c’était parti pour la position semi-assise pendant quarante trois minutes exactement.

L’on me disait que je pouvais écourter mon voyage — et donc mon entrainement à la semi-assise — en prenant le TGV, je gagnerais dix minutes, ce n’était pas rien, mais le tarif TGV doublait, ça faisait cher payé les 10 minutes de gain. Parfois j’étais un peu dépité quand même : voir ces TGV rouler à vide, avec un voyageur assis sur quatre sièges à lui seul, tel un roi, me donnait un peu la nausée — d’autant que les TER étaient bondés. Après on s’étonne que les gens prennent leur voiture : voyager debout dans un TER bondé, ou assis dans une voiture freinée par les embouteillages monstres du périph’ nantais, allez savoir pourquoi mais les gens ils choisiront toujours la position assise.

Semi-assis dans le train, mon corps devenait tout biscornu. Il se figeait, prenait le pli, je ne sentais plus mes cuisses, d’ailleurs je ne sentais plus grand chose, et le plus drôle — enfin je ne sais pas si cela est très risible — c’est que ma position semi-assise ne s’arrêtait pas au train. Après les quarante-trois minutes de semi-assise, mon corps était complètement déformé, un peu comme un fil de scoubidou, il lui fallait du temps pour retrouver son état initial. Résultat, je sortais du TER semi-assis, je montais les marches de la gare semi-assis et je regagnais mes pénates semi-assis, en empruntant l’avenue de la république semi-assis, à mes côtés se trouvait des immeubles bien debout, et qui le resteront pour longtemps, fréquentés par des nazairiens fier de l’être, mais qui, pour certains d’entre-eux – pas tous évidemment – aimait bien tituber en position debout, le titubage provenant à n’en point douter de quelques verres en trop, qui pèseront sur l’organisme au point d’amener le buveur à s’asseoir en pleine rue, le temps qu’un passant daigne l’aider à se mettre debout ou du moins en position semi-assise. Et voilà que ma semi-assise ressemblait à celle de ces ivrognes, me voilà ivrogne de la danse sauf que les gens ne savaient pas que je dansais, là, devant eux. Et que l’alcool, c’était seulement à la fin de la semaine, en compagnie des danseurs, devant une pinte de bière à l’occasion du Happy Hours.

Pour le Dico du spectateur,
JK.