Assemblage

Nantes, 17 février 2017.

La Fabrique Dervallière-Zola

La Fabrique Dervallière-Zola. Photo réalisée en position assis, avec chaise.

Aujourd’hui c’est travail d’assemblage. On assemble les morceaux – sous entendu on colle les échantillons dansés les uns aux côtés des autres et on voit ce que ça donne, si « ça prend ». Si ça ne prend pas, on tente un autre collage. Si ça ne prend pas encore, on jette l’échantillon dansé. Et hop ! Trois jours de travail à la poubelle, faut pas avoir le vertige.

En théâtre on appelle ça un « monstre ». En cinéma un « ours ». Ici on « assemble ». On ne rassemble pas on assemble. Il y a l’idée de collage, d’estimer quelle pièce du puzzle irait avec telle autre. On assemble les brouillons pour un brouillon plus grand. On assemble dans le brouillon et on voit ce que ça donne. Parfois c’est encore plus brouillon qu’avant, parfois pas, là ce soir ce n’est pas que c’était brouillon mais plutôt « down » [Spectateur-Down], comme si le propos de la pièce – les rapports de domination à travers la position corporelle, notamment l’assise — produisaient une ambiance un peu lourde, pesante. Les interprètes auraient-ils pour mission de rappeler au spectateur le fil d’angoisse de la nuit ? La précarité de la condition humaine ? Sa fin annoncée ?

Il y avait presque le poids du pouvoir sur l’épaule du spectateur, et comme nous étions cinq spectateurs pour cinq danseurs ça faisait un peu beaucoup à porter sur nos épaules. Il exagère, le chorégraphe, de nous infliger ça, surtout en fin de journée où nous sommes tous un peu fatigués. Tout cela manquait légèrement de légèreté et c’est le corps lourd que je prenais le train pour Saint-Nazaire. La sensation à la sortie de cet « assemblage » invoquait ce qu’on ressent quand le train passe au milieu de l’usine de Donges et ses milliers de tuyaux de pétrole : la mélancolie, l’écrasement, la fin de l’Histoire. Pffff. Vive la danse qu’y disait.

Ce n’est pas que je suis d’un optimisme à tout crin — à l’ère de Trump on ne peut décemment l’être — mais il y manquait un je ne sais quoi. Un zeste de dérision ? Un rire jaune ? Je découvrirais plus tard que ce qui manquait, là, dans ce studio planté en plein quartier populaire de Nantes, ce qui manquait était la dimension grotesque. Le rire d’Aristophane dans Les oiseaux : ce rire d’interprètes qui se moquent d’eux même autant que du public et plus globalement de l’humanité qu’ils représentent. Une humanité corrompue. Une humanité à la merci des rapports de pouvoir nauséabonds. Une humanité sur le fil. Comme ces corps de danseurs devant moi, dans ce studio, qui tiennent assis on ne sait comment, sans mobilier pour s’asseoir — crénom d’un manche à balai mais comment font-ils ? Il y manque encore le regard dans le vide, le regard qui donne ce côté grotesque, pas forcément une grimace, plutôt une « expressivité », un joli mot que les danseurs et le chorégraphe répétaient en choeur. Ils étaient tous à la quête de ce Graal : l’expressivité.

Ce que les danseurs ne voyaient peut-être pas et qui me sautait aux yeux, c’était l’absence de petits gestes transgressifs, des gestes à côté du propos, le contredisant, en jouant. J’avais envie de leur dire, aux danseurs, « Ça fait trop sérieux, votre histoire ! » Ce que le chorégraphe traduisait à sa façon par un « Ça fait trop danseurs, ça ! ». Comme si danser c’était oublier la danse même, dire quelque chose de sa vie en dehors de la danse, se rendre à soi-même et pas à sa fonction sociale de danseur. Ça sentait la [« non-danse »] à trois kilomètres. Reste à la qualifier, cette « expressivité ». Je n’y suis pas encore. Ce mardi 17 fevrier 2017 on pourrait dire : à suivre.

Pour le Dico du spectateur,
JK.